Le terrain des Espradeaux constitue aujourd’hui un espace discret mais riche de sens. Derrière ce paysage apparemment ordinaire se cache une histoire longue, visible à travers les cartes anciennes et les photographies aériennes. En retraçant son évolution, il devient possible de mieux comprendre son intérêt et la nécessité de le préserver.
Un site ancien : lecture à travers la carte de Cassini
La carte de Cassini (XVIIIe siècle) est la première cartographie précise du territoire français, réalisée à partir d’un réseau de triangulation géodésique .
Elle permet d’observer les grands éléments structurants du paysage ancien :
- chemins historiques
- organisation des villages
- zones agricoles ou naturelles
Lien direct ici: https://remonterletemps.ign.fr/telecharger/?lon=5.344019&lat=43.516437&z=11.5&layer=cartes_anciennes&year=1778&collection=CASSINI

La carte de Cassini montre que le secteur des Espradeaux s’inscrit dans un paysage ancien, structuré par des chemins, des vallons et des espaces naturels, avec une occupation humaine diffuse. Cette lecture historique met en évidence la continuité paysagère du site et renforce son intérêt patrimonial.
On voit bien selon la légende de la carte ce qui pourrait s’apparenter à une chapelle près de St Martin , et une maison sur la Briande (d’où le nom du quartier).

Le cadastre napoléonien
Le cadastre napoléonien, établi au début du XIXe siècle, constitue une source essentielle pour comprendre l’organisation fine du territoire. Contrairement à la carte de Cassini, il ne se limite pas à une représentation générale : il détaille précisément les parcelles, les usages agricoles et les constructions.
Sur cet extrait du secteur des Espradeaux, plusieurs éléments marquants apparaissent.
Le paysage est ici clairement structuré :
- les parcelles sont délimitées et numérotées
- leur forme traduit une organisation agricole
- l’ensemble montre une mise en valeur du terrain
Un élément particulièrement notable est la présence d’un bâtiment représenté en rouge, au centre des parcelles. Ce bâtiment correspond très probablement à :
- ou une exploitation agricole isolée
- une maison rurale
On peut se poser la question si d’ailleurs ce bâtiment n’est pas le même que dans la carte de Cassini (nous laisserons les spécialistes statuer la dessus).
Le plan met également en évidence un cours d’eau (vallat) qui traverse le secteur.
👉 Ce type d’élément joue un rôle essentiel :
- alimentation en eau
- structuration des parcelles
- organisation des activités agricoles
Le paysage apparaît ainsi étroitement lié à son environnement naturel, notamment à la présence de l’eau.

Le cadastre napoléonien montre que le secteur des Espradeaux connaît, au début du XIXe siècle, une première structuration agricole, marquée par l’organisation des parcelles et l’apparition d’un bâtiment isolé. Cette évolution témoigne d’une appropriation progressive du territoire, tout en conservant les grandes caractéristiques du paysage d’origine.
1949 : un paysage agricole et forestier encore très présent
La photographie aérienne de 1949 offre un témoignage précieux de l’état du site au milieu du XXe siècle. Elle permet de visualiser concrètement l’organisation du paysage, héritée des siècles précédents.

Un territoire agricole structuré
Le paysage apparaît clairement organisé :
- de nombreuses parcelles cultivées
- une alternance de champs et de cultures arborées
- la présence de plantations en alignement, probablement des oliveraies ou vergers
Cela confirme :
la continuité de l’exploitation agricole déjà visible sur le cadastre napoléonien.
Une composante forestière importante
Au-delà des cultures, une présence marquée de zones boisées apparaît nettement :
- bandes végétalisées denses le long du vallat
- massifs plus sombres correspondant à des zones forestières ou de garrigue
- continuités écologiques visibles à l’échelle du paysage
Cet aspect est essentiel :
Le site n’est pas uniquement agricole : il s’inscrit dans un équilibre entre cultures et milieux naturels.
Cela traduit :
- une richesse écologique potentielle
- une diversité des usages
- un paysage typique méditerranéen mêlant agriculture et nature
Le rôle structurant du vallat
Le cours d’eau est très lisible, accompagné d’une végétation plus dense.
Il joue un rôle majeur :
- support de la biodiversité
- structuration du paysage
- transition entre zones cultivées et zones naturelles
Il constitue un axe écologique central.
Ici le Vallat qui coule toujours après un mois sans pluie.
Une occupation humaine encore limitée
Le bâti reste discret, avec l’actuelle ruine, toujours en bon état (elle est restée en bon état jusque dans les années 90).:
- quelques constructions isolées
- pas d’urbanisation dense
- réseau de chemins agricoles visible
Le territoire reste exploité, mais peu artificialisé.
On y observe notamment la présence de vestiges bâtis anciens, témoignant d’une occupation passée :
- une ruine en élévation, visible sur le site
- ainsi que d’autres structures en pierre, dont une construction à plan semi-circulaire située sur le plateau haut
La morphologie de cette structure circulaire pourrait correspondre à un aménagement ancien lié à des usages agricoles ou pastoraux (par exemple : petit ouvrage de stockage, four, citerne ou installation liée à une activité de transformation). En l’absence d’étude archéologique ou historique détaillée, cette interprétation doit toutefois être considérée avec prudence.
Ces éléments suggèrent une exploitation ancienne du secteur, tout en confirmant l’absence d’urbanisation récente significative.
Ainsi, le site présente les caractéristiques d’un espace :
- encore largement naturel ou semi-naturel
- marqué par des traces d’usages traditionnels
- faiblement artificialisé à ce jour
Ces observations viennent compléter l’analyse historique et environnementale du secteur, et renforcent l’intérêt patrimonial et paysager du site.


Une continuité forte avec le passé
La lecture de cette photographie montre :
- une organisation héritée du cadastre
- des structures paysagères anciennes toujours présentes
- un équilibre durable entre agriculture et milieux naturels
La photographie aérienne de 1949 révèle un paysage à la fois agricole et forestier, structuré par le Vallat et un parcellaire hérité des périodes précédentes. Elle témoigne d’un équilibre entre exploitation humaine et milieux naturels, caractéristique du territoire avant les transformations plus récentes.
Les POS (avant le PLU)
Historiquement, ce secteur était classé en zone naturelle (Nb), ce qui témoigne de sa vocation initiale et de l’attention portée à sa préservation. Le terrain figure également comme emplacement réservé, laissant envisager des usages d’intérêt collectif.
Un projet de maison de retraite avait été évoqué par le passé. S’il impliquait une certaine évolution du site, son impact restait sans commune mesure avec l’ampleur du projet actuellement envisagé.

Ce classement a été modifié lors de l’approbation du PLU de 2015, conduisant à son ouverture une urbanisation très dense contrastant avec ce qui existait auparavant.
À ce stade, aucune étude environnementale spécifique à ce terrain n’a pu être identifiée pour justifier ce changement de zonage.

Par ailleurs, l’analyse des documents cartographiques disponibles fait apparaître une exposition significative et récurrente du secteur au risque de feux de forêt.

Ainsi, ce secteur présente cumulativement :
- un historique de classement en zone naturelle
- des enjeux environnementaux potentiels insuffisamment documentés
- une sensibilité avérée au risque incendie
Ces éléments appellent à une attention particulière quant à la pertinence du classement actuel et aux conditions d’aménagement envisagées.
Conclusion : un patrimoine en voie de disparition
Depuis la carte de Cassini au XVIIIe siècle jusqu’aux photos aériennes de 1949, en passant par le cadastre napoléonien, le secteur des Espradeaux apparaît comme un espace très stable dans ses grandes lignes :
un territoire d’abord naturel puis agricole, structuré par le Vallat, avec un équilibre durable entre cultures et zones boisées.
Pendant plus de deux siècles, ce paysage a évolué sans rupture majeure.
Ces documents montrent que ce n’est pas un terrain “vide” ou “sans valeur”, mais un espace porteur d’histoire, d’usages et d’un équilibre écologique cohérent.
Et pourtant, aujourd’hui, cet équilibre est menacé. Voici quelques exemples de fleurs présente communément autour du terrain (de haut en bas: Limodore à feuilles avortées (Limodorum abortivum), ciste à feuilles de sauge (Cistus salviifolius), Ophris jaune (Ophrys lutea), Orchys pourpre (Orchys purpurea))




Le projet d’aménagement récemment déposé prévoit une transformation profonde : artificialisation des sols, rupture des continuités naturelles, fragmentation d’un espace jusqu’ici préservé.



Il ne s’agit pas d’une simple évolution du territoire.
C’est une rupture avec :
- plus de 200 ans de continuité paysagère
- un équilibre entre agriculture et milieux naturels
- une identité locale encore visible aujourd’hui
Dans un contexte où la préservation des sols, de la biodiversité et des paysages devient essentielle, la disparition d’un tel espace ne peut être considérée comme anodine.
La question va au-delà de ce seul projet :
Quel territoire voulons-nous laisser ?
Un espace uniformisé, artificialisé, sans mémoire…
ou un territoire capable de transmettre son histoire et ses équilibres ?
Les Espradeaux ne sont pas un terrain quelconque.
Ils sont le témoin d’un paysage qui a traversé le temps.
Les faire disparaître, c’est effacer une part de cette histoire.
